Coccinelle 2:2

Publié le par Sam


Valentin avait sombré dans un fragment d’éternité. 

Pour lui, le temps n’existait plus, pas plus que le pouvoir de la pensée, encore moins celui des souvenirs. Seules étaient les ténèbres infinies dans lesquelles il flottait, inconscient et presque sans vie…

 

Mais au bout d’un moment (étaient-ce quelques secondes, quelques siècles ou une poignée de millénaires ?) une lumière perça la nuit à travers ses paupières closes et ses yeux vides. C’était une clarté opaline, calme et chaleureuse, qui s’approchait de lui avec la lenteur fatale d’un soupir continu. Malgré ses yeux fermés, Valentin la voyait ; du moins la sentait-il. Dans ce halo blanc, il crut percevoir une forme vague et floue, comme une silhouette de femme…

 

Valentin se souvint alors de la fille qu’il avait croisé dans son vol. Il se rappela qu’elle était jolie, mais aussi un peu bizarre, qu’elle lui avait parlé de choses curieuses, de magie, de froid et de sorciers qui volent. Puis, dans sa mémoire, il se revit tomber, tomber encore, jusque dans ces ténèbres épaisses.

 

La forme féminine devant lui devint un peu plus nette ; à présent, il devinait presque les traits du visage. Il voulut l’appeler, dire le nom de cette fille, mais il ne parvenait pas à s’en souvenir. Peut-être ne s’était-elle pas présentée… Devant lui, le fantôme de la fille tendit le bras, très lentement, et lui caressa doucement la joue, du bout des doigts. Valentin frissonna. Il se sentait tellement bien…

Sur le visage encore ombreux de la fille apparut un sourire aux lèvres chaleureuses, puis une paire d’yeux brillants, verts, envoûtants… pleins de tendresse…

Valentin croyait reconnaître ce regard, même s’il ne l’avait jamais vu auparavant. Ce n’était pas la fille ailée qui flottait devant lui. Ses paupières se crispèrent un instant, avant de s’ouvrir en grand.

 

« Maman ? »

 

Mais devant les yeux de Valentin, il n’y avait plus l’apparition nimbée de lumière. Au-dessus de lui s’étalaient seulement les nuages sombres d’une nuit sans lune, jouant entre eux à faire la course au ralenti…

Valentin tourna la tête à droite, puis à gauche. Il était allongé dans l’herbe humide d’une vaste plaine. Lentement, il se redressa.

 

Il ne savait que penser de ce qu’il avait vu. Etait-ce un rêve ? Pourtant, la caresse de cette main de femme sur sa joue semblait tellement réelle… Il pouvait encore la sentir. Il porta machinalement ses doigts au niveau de sa pommette droite, et il y toucha quelque chose de rond, de minuscule… Délicatement, il cueillit cette petite masse dure qui lui chatouillait presque les cils, et la porta à ses yeux… C’était une coccinelle. Toute petite, avec deux microscopiques points noirs sur la carapace…

Valentin jura que c’était bien la même que celle qu’il avait vu avant de décoller. Il se dit qu’elle devait être bien accrochée au cerf-volant, pour avoir pu aller si loin avec lui. 

Et la petite bête déploya ses ailes et prit son envol vers l’épaisseur de la nuit…

 

Il ne fallait pas rester ici. Le ciel était chargé de lourds nuages prêts à craquer, et le vent froid faisait frissonner le garçon. Il parcourut du regard le paysage qui s’étalait autour de lui. En premier lieu, à quelques mètres de lui, il vit les décombres de son cerf-volant. Une chose était certaine : il ne pourrait plus voler. 

Derrière lui, au loin vers l’horizon épais, là où il n’y avait pas encore de nuages, il apercevait vaguement un mince trait de lumière, joignant le sol aux cieux. Babylone. Jamais il n’avait pu l’imaginer comme telle. Aussi petite, aussi insignifiante dans l’immensité du monde. La tour où il avait toujours vécu, la vaste métropole qu’il connaissait à peine et qui était pourtant pour lui l’essentiel de son univers était réduite tout à coup à l’état de simple anecdote dans l’étendue de la planète.

 

Valentin pensa à son père. Il se demandait si son départ n’avait pas été trop dur à apprendre pour cet homme qui avait déjà beaucoup perdu. Il voulut rentrer chez lui.

Mais la tour était loin, très loin, et sa Coccinelle, dans son état actuel, ne servait plus à rien.

 

Valentin tourna la tête dans l’autre direction. A quelques centaines de mètres de l’endroit où il avait atterri, sur les hauteurs d’une colline, il voyait les lumières oscillantes d’une petite ville.

Il se releva lentement, et dirigea ses pas vers l’épave de son cerf-volant. Sans trop savoir pourquoi, il regroupa les petits fragments de bois dans le large tissu vert, qu’il referma par un nœud et suspendit au bout de la plus longue tringle. Puis il hissa son baluchon de fortune sur son épaule, et avança vers le village.

 

La pluie commença à tomber, se densifiant à mesure que Valentin approchait des bâtiments. Il n’avait pas la moindre idée de l’heure qu’il pouvait bien être. Il ne savait pas non plus où il allait. Mais il était bien décidé à ne pas attendre dehors que le jour se lève. Et puis, il se sentait seul. Il espérait trouver quelqu’un, n’importe qui. Peut-être la fille qui l’avait fait tomber…

 

 

***

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