Coccinelle 1:3

Publié le par Sam

     Valentin habitait donc avec son père au 465e étage de la tour de Babylone.

 

     Quand il était petit, il aimait aller au jardin d’enfants du 460e. C’était un endroit magique pour lui, on pouvait y vivre toutes sortes d’aventures, on y rencontrait d’autres enfants (mais ils n’étaient pas tous très gentils), et il y avait ce toboggan si grand, si long, que chaque fois qu’il glissait dessus, il avait l’impression de s’envoler…

     Il fermait les yeux pendant la descente, et la sensation de l’air soufflant dans ses oreilles le rendait heureux. Il imaginait des nuages l’envelopper, il rêvait le sol loin de ses pieds et les autres enfants si petits, si petits tout en bas. Et quand il atterrissait, les fesses dans l’herbe synthétique, il s’empressait de remonter pour redescendre aussitôt.

     Oui, il aimait ce toboggan. 

 

     Son père travaillait dur pour payer le loyer de l’appartement (non, ils n’étaient pas propriétaires) et pour nourrir le petit dévaleur de pente douce. Mais surtout, et c’était le plus difficile, il s’efforçait d’être présent pour son fils, malgré ses horaires de travail. Il s’occupait de la maintenance des ascenseurs, et devait parfois trimer de nuit pour gagner un peu plus.

Parfois, sur les coups de minuit, alors qu’il se trouvait perché sur la machinerie, il ne pouvait s’empêcher de penser à ce soir de novembre, à sa défunte épouse, et il imaginait comment tout aurait pu se passer si cet ascenseur n’avait pas été plein à craquer, ou s’il y avait plus de trajets programmés pour les nuits…

 

     Valentin, comme son père, était un rêveur. Du matin au soir, il échafaudait à sa façon, et à travers ses yeux d’enfant, des réalités intermédiaires sur les images du monde qui l’entourait. En d’autre termes, il était en permanence dans les nuages (d’ailleurs, il les imaginait très souvent autour de lui). Il réfléchissait constamment à plein de choses sans grand intérêt, s’inventait des problèmes absurdes pour pouvoir les résoudre de la manière la plus improbable et la moins réaliste possible.

 

     Comment mettre un peu de lune en bouteille ?

     Eh bien ! Il suffit de placer un flacon juste en-dessous d’elle, puis d’attendre qu’elle soit bien pleine pour qu’elle déborde !

 

     Pourtant, il savait être parfois très rationnel dans sa naïveté : par exemple, il se disait bien souvent qu’on pouvait remplacer tous les escaliers par des toboggans… Et il faut bien reconnaître que si cette idée avait été appliquée plus tôt, il aurait pu connaître sa mère.

 

     Mais à force de rêvasser, on en oublie l’essentiel, comme disent les adultes. Il va sans dire que Valentin n’était pas le genre d’enfant à aimer l’école. Et pour cause : là-bas, il devait retenir des choses aussi barbantes que dénuées d’intérêt. Que lui importait de savoir par cœur que trois multiplié par sept font vingt-et-un, que les citoyens en colère se sont tous rebellés en 1789, ou encore que l’auxiliaire « avoir » s’accorde avec le C.O.D. si celui-ci est placé après le sujet mais avant le verbe ? De quoi devenir dingue !

En cours, il s’ennuyait comme un rat mort.

 

     Et pour couronner le tout, pendant les récréations, il devait fréquenter les autres enfants. Naturellement, il avait bien essayé de s’intégrer dans les jeux des garçons ; mais après avoir réceptionné plusieurs fois des ballons hargneux avec le nez (« mais c’est normal, c’est le jeu ! » avait dit Kévin, le chef d’équipe), il préféra laisser les buts prendre l’air, et aller voir ailleurs.

 

     Et ailleurs, ce n’était pas si loin que ça : les filles de son âge ont assez vite apprécié ses histoires à dormir debout et ses casses-têtes sans réponse. A croire que l’imaginaire, chez les enfants (et parfois même chez les jeunes gens) s’exprime mieux au sein de la gent féminine… En tout cas, même s’il ne comprenait pas trop pourquoi tous les garçons de l’école se moquaient de lui, il se sentait bien au milieu des filles. Parce que elles, se disait-il, au moins, elles ne sont ni violentes, ni mauvaises joueuses.

 

     Par contre, elles pouvaient être peste. Et ça, ça l’ennuyait aussi. Il y en avait une, surtout, une petite blonde aux yeux électriques, branchée sur 220V. Elle s’appelait Lina. Avec elle, c’était un jour tout blanc, un jour tout noir. Super camarade de jeux, dynamique et bourrée d’idées, mais des fois, allez savoir pour quoi, elle snobait Valentin, se moquait de lui et de ses histoires, lui chipait son fan-club… Si bien que souvent, il se retrouvait tout seul pour jouer, dans un coin de la cour, avec son imagination pour réchauffer sa solitude.

Oh non, Valentin n’aimait pas trop l’école.

 

     Pourtant, en classe, il y avait une matière qu’il aimait. La géographie. Il dévorait les photographies représentatives des pays, il se projetait dans les climats et, surtout, il survolait souvent des yeux le « planisphère général des terres émergées ». Il rêvait des contrées lointaines, des forêts, des plaines, des montagnes. Dans sa tête, il peuplait tout ça avec des animaux étranges croisés ici et là, au détour des pages. Il pouvait rester des heures entières, plongé dans son livre… mais par conséquent, il ne suivait pas vraiment le cour : lorsque la maîtresse l’interrogeait, il se réveillait dans un territoire trop bien connu, la salle de classe, et il ne savait plus trop pourquoi il était là, ni depuis combien de temps, et encore moins ce qu’on venait de lui demander.

     Et comme on peut s’en douter, sa moyenne générale n’était pas très élevée.

 

 

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