Coccinelle 1:4

Publié le par Sam

Néanmoins, Valentin suivait le cours des études, tant bien que mal, en gardant toujours la tête quelque part sur la face cachée de la lune. Et le temps passant, il finit par s’adapter à l’école, à faire semblant d’écouter, à se forcer à jouer aussi avec les garçons, et même à apprécier Lina de plus en plus.

Mais en grandissant, il se lassa du toboggan. Son père lui avait alors fait découvrir un autre jeu, qui lui plaisait beaucoup. Le vendredi soir, après les cours, comme il avait tout son temps pour faire ses devoirs et ses nombreuses punitions (cent fois « je dois écouter en classe » et autres « la leçon se passe dans la salle et pas par la fenêtre »), il accompagnait son père sur le toit. Il savait que c’était très dangereux, et il faisait bien attention à s’accrocher aux rampes de sécurité, placée là principalement pour le personnel d’entretient.

 

Son père lui avait bien recommandé de ne pas s’approcher trop au bord de l’immeuble, car même si les gardes-corps étaient trop haut pour sa petite taille, on était jamais à l’abri d’une mauvaise surprise… Du coup, Valentin ne pouvait pas voir comme les gens étaient minuscules vu d’en haut. Mais il pouvait voir autre chose.

Aussi loin que portait son regard, il y avait l’horizon. Une ligne bien droite et bien nette qui séparait la terre de l’infini des cieux. Comme il voulait voir ce qui pouvait se trouver au-delà ! Mais ce ne serait pas aujourd’hui. Pas non plus cette année. Et sûrement pas l’année prochaine. Un jour, son père lui avait promis qu’ils partiraient en vacances, mais de toute évidence, il ne gagnait pas assez pour pouvoir payer un quelconque voyage…

 

Sur le toit, le vent soufflait si fort que Valentin avait l’impression qu’il suffirait d’un rien pour décoller, pour enfin s’envoler. Et puis l’horizon le faisait rêver… Il sentait qu’il allait aimer cet endroit !

 

C’est alors que son père lui offrit son premier cerf-volant. Au début, il ne voyait pas trop l’intérêt de lancer en l’air ce bout de tissu en gardant en main la ficelle, mais il se prit très vite au jeu. Il essayait de faire monter l’engin suffisamment haut pour qu’il disparaisse dans les nuages. Puis il tenta de le diriger le plus loin possible devant lui, pour voir si à quelle distance se trouvait l’horizon…

Si seulement le cerf-volant pouvait l’emporter au loin, le faire quitter le toit, l’emmener faire un tour vers ailleurs, par-delà les nuées !

Mais généralement, le fil rompait sous la force des bourrasques et c’est tout seul que le cerf-volant prenait le large… Et c’était le temps de redescendre.

 

Comme à chaque fois qu’il montait, il perdait un cerf-volant, son père lui avait appris comment en construire un. Du coup, ça ne manqua pas, Valentin eut une idée…

Il s’était construit un immense cerf-volant vert, avec les rideaux et les tringles de sa chambre et avec quelques bouts de ficelle. Il l’avait baptisé « Coccinelle. » Comme ça, sans trop savoir pourquoi. Parce qu’en fin de compte, des trucs qui volent, il en connaissait des tas ! Le pigeon, le faucon, l’ULM, la libellule, l’avion, le deltaplane, l’abeille, le moustique, le condor… il y en existe tellement ! Mais voilà, c’est « Coccinelle » qui lui est venu en premier. Et c’est comme ça. Il n’était pas du genre à revenir sur sa décision. Quoi qu’en dise son père.

 

« Mais, Valentin, une coccinelle, ce n’est pas vert !

—    Ah non ? Et c’est de quelle couleur alors ?

—    Eh bien c’est rouge, avec des taches noires sur le dos.

—    Peut-être, mais on n’a pas de rideaux rouges à la maison ! »

C’était clair, net et catégorique. Et là-dessus, son père n’avait pas grand-chose à redire. Encore qu’il aurait bien pu lui faire un sermon sur le fait qu’il ait saccagé deux rideaux flambants neuf pour mettre au point sa petite invention… Mais non, il aimait l’esprit rêveur de son fils, sa créativité, sa débrouillardise avec les moyens du bord. Ça l’attendrissait presque. Et de toute manière, Valentin ne fermait jamais ses rideaux, même pour dormir.

 

Cependant, le cher papa n’avait pas envisagé qu’un tel cerf-volant avait été construit dans l’unique but d’être mis à l’épreuve… Et donc, sa colère ne tarda pas à se manifester, quelques temps plus tard, lorsque Valentin voulut étrenner son nouveau jouet :

« Tu veux l’essayer ?! Sur le toit ? Non mais, tu ne te rends pas compte ! C’est aussi stupide que dangereux ! Tu risques d’être tiré par le vent jusqu’à ce que tu t’écrases tout en bas ! »

 

Valentin se doutait bien que sa Coccinelle n’aurait pas eu l’accueil qu’il lui avait espéré. Il n’osait pas avouer que son seul désir était de s’envoler, et il faut bien avouer que, même si dans son esprit il comptait juste faire un petit tour en l’air avant de revenir sur le toit, la réaction de son père lui faisait un peu peur.

C’est vrai quoi, il avait peut-être raison…

Ce n’était peut-être pas une bonne idée…

Ça pouvait être risqué, si le tissu ne supportait pas son poids à lui, alors ce serait la chute. Il verrait la ville toute petite, mais pas pour longtemps…

Pour la première fois, il reconsidéra son idée et n’en était pas du tout convaincu. Il manquait quelque chose. Il n’était pas certain que ça marche.

 

Alors Valentin avait rangé précieusement sa Coccinelle, dans un coin de sa chambre sans rideaux, après avoir promis à son père de ne jamais la ressortir, et il décida de laisser cette idée de côté.

« De toute façon, se disait-il, je ne sais pas conduire, pas même un cerf-volant ! »

 

 

***


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