Coccinelle 1:5

Publié le par Sam

Le temps passait, inlassable, collectionnant les printemps comme on enfile des perles sur le fil d’une vie, et Valentin eut seize ans. Durant toutes ces années, il n’oublia jamais son rêve, celui de pouvoir un jour décoller d’ici, d’aller faire un tour au-delà de la tour.

 

En ce qui concerne sa scolarité, elle ne s’était pas améliorée ; du moins n’avait-elle pas empiré. Et il finit par se lasser même de la géographie, à partir du moment où l’on n’abordait plus en cours que l’aspect économique et socio-politique des différentes régions et pays. Tout simplement, ça le barbait. Où était passé le songe, d’ailleurs ? Il avait l’impression qu’il n’apprendrait plus rien en restant ici. Mais il ne pouvait se décider à partir. D’une part parce qu’il ne voulait pas abandonner son père, et d’autre part parce que… il y avait Lina.

La petite peste blonde de la cour de récré, en accumulant elle aussi les solstices et les équinoxes, était devenue une séduisante jeune fille, dont le charme mutin n’avait pas échappé à Valentin. D’un autre côté, il n’avait pas échappé à grand monde.

 

Lina amassait ses soupirants comme on cueille des galets sur une plage : elle se penchait juste pour en ramasser un, le trouvait très beau, le gardait avec elle et puis, quelques pas plus loin, en trouvait un autre différent qui lui semblait mieux. Si elle avait été adulte, on aurait dit d’elle que c’était une croqueuse d’hommes. Mais comme elle n’avait que seize ans à ce moment de l’histoire, on lui pardonnait. C’était de son âge.

Elle continuait à égrener ses petits flirts comme on effeuille des marguerites, mais elle restait proche de Valentin (son « petit copain de maternelle » disait-elle). Elle aimait toujours autant ses idées saugrenues et ses contes à dormir debout. Quelque part, elle admirait son imagination. Et on peut dire que ça la soulageait de pouvoir parler avec un garçon qui ne pensait pas qu’à ses fesses !

Car Valentin, lui, ne pensait qu’à ses yeux. Il aurait voulu dire que leur bleu électrique avait mis son cœur sous tension, avait foudroyé sa conscience, avait mis feu à ses sentiments… Mais il n’osait pas l’avouer. Il se croyait atteint d’un mal millénaire et universel : l’amour.

 

Timide comme pas deux, il décida d’écrire une lettre enflammé à la petite blonde. Un jeudi, le 13 février, très exactement, il la glissa en douce dans son sac, au début de la pause du matin. Puis il attendit dans la cour de récréation, seul sur un banc, qu’elle découvre l’enveloppe, l’ouvre et lise son contenu…

A midi, elle alla le trouver. Et ils parlèrent.

 

Au terme de leur échange, il apparut à Valentin qu’il était également atteint d’un autre mal, nettement moins connu car moins répandu : le syndrome du meilleur ami…

Pour Lina, il ne deviendrait jamais rien de plus.

 

Valentin n’avait jamais aimé le 14 février. Et celui-ci tout particulièrement, après son échec sentimental…

Déjà, c’était difficile d’être célibataire le jour de la St Valentin, surtout quand on s’appelle soi-même Valentin et que, comme par hasard, tout le monde semble le savoir. Il suffit de voir la ribambelle de sourires qui l’ont accompagné depuis son appartement jusqu’à son école, et les tonitruants « Bonne fête ! » qui ont résonné à ses oreilles… Il lui semblait que tout le monde se moquait ouvertement de lui, ce qui pourtant n’était pas vrai.

Mais tout de même, c’était loin d’être faux.

 

Ce jour-là, alors qu’il était déjà triste et qu’il traînait avec lui son cœur brisé, il se fit casser la gueule par Kévin, le chef de l’équipe de foot du collège, et accessoirement, l’actuel petit copain de Lina. Il ne l’avait pas vu venir.

Durant la pause de l’après-midi, alors qu’il était assis sur un banc, tête baissée, seul dans ses pensées, il sentit la lumière décliner devant lui. Et sans qu’il ait eu le temps de s’en rendre compte, il s’était retrouvé suspendu  par le col au bout du bras de cette armoire à glace (le terme convient bien, car qui d’autre qu’un miroir peut réfléchir sans penser ?).

 

« C’est toi qui embête ma copine ? »

Je ne l’embête pas. C’est ça qu’il aurait voulu répondre. Mais il n’en eut pas le temps. Déjà, le poing anguleux de l’énorme paluche droite de Kévin avait plongé dans son estomac. Valentin eut le souffle coupé.

Kévin le relâcha. Et puis, pour donner bonne mesure, il lui asséna un joli crochet dans l’œil gauche, suivi d’une belle claque sur la joue opposée. Et pour le coup, Valentin s’en retrouvait sonné.

« Tu vois des étoiles ? Ça doit pas trop te changer ! Je te le dis gentiment pour cette fois : laisse Lina tranquille. Elle aime pas les merdeux dans ton genre. Et puis, t’es trop bizarre pour qui que ce soit. Rêver, ça intéresse personne ! »

Valentin ne répondit rien, trop occupé à compter les bouquets d’étincelles qui apparaissaient devant ses yeux. Ou du moins, devant celui qu’il parvenait à ouvrir.

« Ah, et au fait ! Fais pas la bêtise de raconter à qui que ce soit ce qui s’est passé… Ce serait dommage que je te pète aussi un bras. Tu m’as compris ?

Sur ce, il repartit courir derrière son ballon rond,  laissant Valentin essuyer le sang qui perlait à la commissure de ses lèvres.

 

Quand l’infirmière de l’école lui demanda ce qui lui était arrivé, il affirma qu’il avait glissé dans l’escalier.

« Quelle idée de ne pas prendre les ascenseurs ! Mon garçon, tu es trop dans les nuages ! »

C’en était trop. Valentin en avait marre. Marre de tout. Son seul désir, en ce fameux 14 février, c’était de tout quitter. De tout abandonner.

 

… et c’est alors qu’il se souvint de Coccinelle.

 

 

***


 



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