Coccinelle 1:6

Publié le par Sam

Lorsqu’il rentra chez lui, ce vendredi soir-là, son père n’était pas là. Il lui laissa un petit mot, sur la table de la cuisine, griffonné sur un post-it.

Il avait du mal à se relire, les larmes naissant au bord de ses yeux troublaient sa vue. Mais il estima qu’il ne pouvait pas écrire mieux.

 

« Papa,

Cette vie ne me convient pas. Je pars. J’ai besoin de partir. Je ne rentrerai peut-être pas. Mais je penserai toujours à toi.

Adieu. »

 

Son cerf-volant n’avait pas bougé, au fil des années. Bien rangé dans un placard de sa chambre sans rideaux. Quelques araignées de passage avaient tissé dans son ossature de bois quelques toiles fragiles qui s’étaient couvertes de poussière, mais il était toujours là, tout aussi grand, tout aussi vert.

Lentement, Valentin le saisit dans ses mains. Les paroles de son père lui revenaient, distantes, lointaines, comme revenues d’un passé un peu composé… C’était dangereux de vouloir faire voler ce cerf-volant. Il risquait d’emporter Valentin et de le faire tomber tout en bas de la tour. Une sorte de « direct exceptionnel pour le rez-de-chaussée. » Mais qui ne marcherait qu’une fois, et seulement pour une personne…

Mais Valentin se dit qu’il allait risquer le coup. Après tout, qu’avait-il donc à y perdre ?

 

Le vent sur le toit était violent ce soir-là. Ses rafales froides et tranchantes venaient aiguiser leurs rasoirs sur le dur des os de Valentin. Au loin, tout là-bas, il voyait le soleil, rouge de fatigue, disparaître derrière l’horizon comme s’il tirait sur lui la couverture de la terre pour pouvoir mieux dormir.

Les nuages avaient tous enfilé leur pyjama violacé, et avançaient paresseusement dans le ciel, en attendant la venue des étoiles. D’ailleurs, quelques unes d’entre elles perçaient déjà la toile tendue des cieux, petites veilleuses allumées pour que les anges du paradis puissent faire de très jolis rêves…

 

C’est donc face à ce crépuscule d’un hiver qui touchait à sa fin que Valentin accrocha autour de sa taille la corde qui le reliait à Coccinelle.

Et alors qu’il assurait le nœud pour la troisième fois (« ça va marcher, ça va marcher, ça va marcher » se répétait-il ; « il faut que ça marche ! »), il sentit quelque chose de tout petit lui chatouiller les phalanges.

Intrigué, il porta sa main à son visage, et là, il vit une sorte d’insecte qui remontait en trottinant le long de son index. C’était une créature minuscule, toute ronde, avec une caboche à peine plus grosse qu’une tête d’épingle. Et sur son dos, elle portait une carapace d’un rouge flamboyant, avec deux microscopiques taches noires de part et d’autre.

 

Valentin sourit :

« Tu es une coccinelle, n’est-ce pas ? Alors c’est vrai, tu n’est pas verte ! Comment t’appelles-tu ? »

 

La petite coccinelle s’immobilisa sur le bout de l’ongle de Valentin. Puis elle se tourna vers lui, et il lui sembla qu’elle le regardait fixement. Il se sentit soudainement mal à l’aise, sans savoir pourquoi…

Et c’est alors que la bestiole ouvrit le capot arrière de sa carapace tachetée pour en sortir deux fines ailes transparentes, légères et fragiles. Elle les agita tellement vite qu’un bourdonnement commença à se faire entendre, couvrant presque le raffut du vent. Et puis elle s’envola, tournant dans l’air en tous sens, vrombissant autour de la tête de Valentin.

Jusqu’à ce qu’elle se pose sur le cerf-volant qui attendait patiemment son moment, posé sur le sol. Là, elle se tourna encore vers le garçon, et ne bougea plus.

 

« Hum. Evidemment. Une coccinelle, ça ne parle pas. Je ne pense même pas que tu comprennes ce que je te dis. Mais bon. Pour ce que je vais faire, je vais sûrement avoir besoin d’aide. Je n’ai jamais volé, moi. Et j’avoue que j’ai un peu peur… Tu veux bien me montrer comment il faut faire ? Comment je dois me lancer ? »

 

La coccinelle resta figé sur le tissu vert de l’engin qui s’appelait comme elle. Elle se frottait les pattes, de temps en temps, comme l’aurait fait une mouche, mais à priori, elle ne comprenait effectivement rien à tout ce que Valentin racontait. Alors le garçon, un peu déçu, un peu honteux aussi (parler à un insecte c’était déjà limite, mais attendre une réponse ça relevait presque de la folie furieuse – ou de la niaiserie, au choix) retourna s’affairer à ses cordages.

 

Lorsqu’il eut terminé, il reprit en mains son cerf-volant. La petite bête rubiconde était toujours en place. Il la poussa doucement, avec son petit doigt, mais elle ne s’envola pas.

Alors, il se dit que, tant pis pour elle, le vent allait bien finir par la déloger, et il jeta le tout au dessus de sa tête, par-dessus le garde-corps, de toutes ses forces, vers l’horizon, le plus haut possible.

 

Une rafale emporta aussitôt le cerf-volant.

Et, tel Peter Pan, Valentin s’élança dans les airs à la suite de Coccinelle, sa fée Clochette à lui…

 

 

***

Publié dans Coccinelle

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<br /> salut sam, je suis tombée par hasard sur facebook dessus.. Je suis devenue FAN.. c'est vraiment génial ce que tu fais, j'espère que tu iras loin. Dans tous les cas, continue à nous emmener<br /> ailleurs, ces instants sont précieux.. Bisous. ;-)<br /> <br /> <br />
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