Coccinelle 2:1

Publié le par Sam

 

 

 

Valentin avait fermé les yeux, dès que ses pieds avaient quitté le toit-terrasse de la tour. Cramponné à la corde de son cerf-volant, il sentait le vent lui gifler le visage, et l’air souffler tellement fort dans ses oreilles qu’il en était presque étourdi…

 

Mais comment savoir si Coccinelle le portait ou s’il n’était pas en train de chuter, comme un gros caillou idiot ou comme un oisillon un peu trop pressé d’étrenner la suspension de ses ailes flambant neuves ?

Il n’y avait qu’un seul moyen de savoir. Valentin ouvrit les yeux, et regarda en bas.

 

Il survolait la ville, Babylone en miniature, comme une maquette qui servirait à tourner un film catastrophe, un de ceux où des monstres géants jouent aux petites voitures avec les tanks de l’armée, et il fendait les nuages, le sourire aux lèvres.

Le vent était docile, l’emportant presque tout droit vers le soleil qui lentement tirait sa révérence… Tout semblait aller si bien ! Oui mais, restait plus qu’à découvrir comment piloter un cerf-volant. Ça pouvait servir, le vent risquait de tourner tôt ou tard.

 

Valentin tira doucement sur la corde. Il descendit un peu. Il pencha sur la droite : rien. Sur la gauche : rien non plus. A l’évidence, Valentin n’était pas près d’avoir son permis cerf-volant !

 

Tout à coup, quelque chose apparut dans le coin de son champ de vision. A travers les volutes des nuages, il lui semblait bien distinguer une tache sombre qui s’approchait de lui. Et plus l’ombre avançait, plus il pouvait en détailler la forme.

 

On aurait dit une fille. Oui, c’était une fille tout ce qu’il y a de plus normale, brune, vêtue d’une robe rouge, mais avec une paire d’ailes transparentes plantées dans le dos.

« Bonjour ! fit-elle en arrivant à sa hauteur. Un peu frisquet, non ?

—    Euh… Oui.

—    Tu me diras, c’est de saison.

—    Euh… Sûrement.

—    Je n’aime pas trop voler au crépuscule. Je suis assez frileuse, et j’attrape vite un rhume.

—    Ah ?

—    Tu n’es pas très causant, je trouve ! Je t’ennuie peut-être ?

—    Non, non ! Pas du tout, je… »

 

        Valentin ne savait pas trop quoi dire, et encore moins quoi penser. Etait-il en train de rêver ? Cette jeune fille – était-ce une fée ? un ange ? – volait à côté de lui comme si de rien n’était, et elle parlait du temps sur le ton anodin d’une conversation entre voisins de paliers ! Etrange rencontre atmosphérique…

 

       « Quel magnifique coucher de soleil ! reprit-elle naturellement.

—    Oui, euh… je n’en avais jamais vu d’aussi beau.

—    Moi si ! Au-dessus de l’océan, c’est encore mieux. Tu devrais aller voir. »

 

       Bon. Il fallait raisonner calmement. Aussi irréelle que cette rencontre puisse paraître, autant essayer d’en savoir un peu plus. Valentin, tâchant tant bien que mal (et plutôt mal) de cacher sa surprise, tenta d’étoffer la conversation. 

 

   « Et… c’est par où ?

—    Eh bien, vers l’Est ; quelle question ! On dirait que tu n’as jamais volé de ta vie !… Mais ?! Qu’as-tu fais de tes ailes ?

—    Mes ailes ?! Quelles ailes ?

—    Eh bien, tu es un lutin, non ?

—    Un lutin ??

—    Oh, pardon, je ne voulais pas t’offenser ! Je suis confuse ! J’aurais dû me douter plus tôt que tu étais un sorcier. Il n’y a qu’eux pour voler sans avoir besoin d’ailes ! Tu viens de la citadelle volante, c’est ça ?

—    Mais non ! Je ne suis pas un sorcier ! Enfin, je ne crois pas… Je viens de Babylone, la grande tour qui est derrière nous. C’est Coccinelle qui m’aide à voler.

—    Coccinelle ?

—    Mon cerf-volant. »

 

       Valentin pointa son doigt au dessus de sa tête, désignant sa superbe invention. La fille, interloquée, regarda le doigt sans trop comprendre. Puis, levant les yeux, elle vit le carré de tissu vert jouer à cache-cache entre les nuages.

 

      « Ne me dis pas que tu es… un humain ?!

—    Euh… Si, je crois bien que c’est comme ça qu’on dit.

—    Oh non ! »

       A ce moment précis, une rafale de vent froid souffla sur eux. Valentin en eut la chair de poule. La fille, à ses côtés, fut prise d’une crise d’éternuements. Elle éternua trois fois, de plus en plus fort, si fort qu’elle en perdit le cap, et dévia sur Valentin.

 

       Le garçon tira sur le fil pour éviter la collision, mais trop tard ! Elle s’était emmêlée dans la corde.

       Le cerf-volant, ne pouvant porter le poids supplémentaire de la fille, commença à perdre de l’altitude.

       Valentin, voulant défaire le méli-mélo de corde qui entourait sa passagère d’infortune, s’empêtra lui aussi dans une pelote de fil. La chute s’accéléra.

       Quand soudain, la corde rompit.

 

       Valentin vit le cerf-volant disparaître au-delà des nuages. Il s’aperçut que la fille était parvenue à se détacher.

       « Pourvu qu’elle ne tombe pas » pensa-t-il.

       Il lui semblait vaguement qu’elle s’éloignait, mais peut-être était-ce dû au fait que lui, il chutait.

       Il eut une pensée pour Lina, à cause de qui il avait pris son envol. Puis pour son père. Et pour sa mère. Il se demanda s’il allait la rejoindre, en touchant le sol…

 

       Et puis il ne pensa plus rien.

       Il ne vit plus rien.

       Plus que du noir.

 

 

***

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