Coccinelle 2:3

Publié le par Sam

Cette ville ne ressemblait en rien à ce que Valentin connaissait.

Les rues désertes déroulaient leurs pavés sous de mornes réverbères à l’éclat jaunâtre des nuits d’hiver. La pluie avait changé le sol en un curieux miroir déformant, presque irréel, où se reflétaient des dizaines de soleils. Les maisons, assez anciennes, gardaient toutes leurs volets fermés, et aucune lumière ne filtrait à travers les ventaux. Mis à part le clapotis incessant de l’eau sur les pierres, il n’y avait aucun son.

Valentin commençait à se demander s’il n’avait pas mis les pieds dans une de ces villes fantômes dont il avait entendu parler dans les pages de ses livres de géographie…

 

Et puis, tout à coup, Valentin crut entendre un fracas. Il s’immobilisa et tendit l’oreille. A travers le bruissement de la pluie, il perçut des voix, mêlés à une musique étouffée, inidentifiable. Du coup, il s’approcha.

Le garçon arriva vite devant le seul bâtiment éclairé, dont émergeaient des sons, des chants… de la vie. C’était une immense bâtisse sombre, de trois étages, construite en bois sur un soubassement de pierres. Sur le devant, donnant sur une petite place que Valentin dût traverser, une volée de marches calcaires donnait sur une sorte de ponton, couvert par un large auvent. Les grandes fenêtres du rez-de-chaussée ressortaient d’une lumière intense (bien que des tentures épaisses empêchaient de voir l’intérieur), mais celles des étages étaient d’un noir aussi profond que la nuit. Une pancarte en bois usé, semblable à une enseigne de saloon, affichait le nom de l’établissement : « Au Relais d’Arganthia ».

 

Devant le ponton, de part et d’autres des marches, il y avait deux abreuvoirs. Valentin s’approcha de l’un d’eux : un homme sommeillait à l’intérieur. On aurait dit un cadavre dans son cercueil, si sa poitrine ne gonflait pas au rythme régulier de son souffle puissant. Valentin s’approcha.

 

« Monsieur ? »

 

L’homme ne bougea pas.

Valentin tendit le bras. A ce moment précis, la porte de la bâtisse s’ouvrit brutalement. Valentin sursauta (il reconnut au passage le son qu’il avait précédemment entendu dans la rue). Deux silhouettes d’hommes se découpèrent dans le rectangle de lumière de la porte d’entrée. L’un, le plus grand, tenait l’autre par le col et le projeta dehors. Ejecté, celui ci s’emmêla les jambes sur les marches et s’étala de tout son long au pied du ponton, juste à côté de Valentin.

L’homme qui restait sur le seuil cria :

« Et qu’on ne revoit plus ta sale gueule par ici, ivrogne ! »

Là-dessus, il referma la porte, sans même avoir remarqué Valentin.

 

Celui que l’on avait appelé « ivrogne » se releva lentement. Il avait l’air sonné. C’était un homme de grande taille, vêtu d’un long manteau de cuir beige, couvert de poussière. Ses cheveux bruns, en bataille, lui tombaient sur les épaules ; ses traits étaient marqués, comme taillés au burin sur son visage qui pourtant restait d’une beauté indéfinissable. Une barbe et une moustache d’au moins trois jours ombrageaient ses joues et le tour de sa bouche humide.

Au passage, il ramassa le chapeau qui était tombé de sa tête lorsqu’il avait fait connaissance avec le pavé mouillée. Il le remit en place. Eut un hoquet. Puis il vit Valentin.

 

« Salut p’tit gars. »

Il vacilla et s’agrippa au bord de l’abreuvoir.

« Tu devrais pas rester dehors à cette heure-ci. »

L’individu titubait et mangeait parfois une ou deux syllabe lorsqu’il parlait. On aurait qu’il était bien plus saoul que celui qui ronflait au fond de son abreuvoir ; c’était à se demander comment il pouvait encore tenir debout.

 

« Monsieur, dit Valentin, savez-vous où je pourrais passer la nuit ?

   Pour sûr que je le sais. Chez toi, gamin !

   Mais c’est que… je ne peux pas vraiment retourner chez moi, monsieur.

   Ah ?

   Non. C’est beaucoup trop loin.

   Et tu viens d’où ?

   De Babylone. »

 

L’inconnu se redressa d’un coup. Il lâcha le rebord de l’abreuvoir et se tint droit sur place, comme s’il avait dessaoulé d’un coup. Ou comme s’il n’avait jamais bu que l’eau. Il dévisagea longuement le garçon.

 

« Alors tu es un humain…

   Je crois oui. C’est grave ? »

 

L’ivrogne eut un nouveau hoquet. Il s’assit sur la première marche du petit escalier, ôta son chapeau, baissa la tête et entreprit de se masser les tempes. Cela dura un certain moment, qui parut interminable pour Valentin. Enfin, l’homme reprit.

« Oui et non. On ne choisit pas de naître dans un monde ou dans un autre. Je te conseille de ne pas rester là. Est-ce que quelqu’un t’a vu ? Quelqu’un d’autre que moi ?

   Oui ! J’ai rencontré une fille étrange, avec des ailes. Un fille en forme de fée…

   Une fée ?! Tu as vu une fée ? »

 

L’étranger ouvrit de grands yeux ronds. Valentin comprit assez vite que cet homme éméché ne lui serait d’aucun secours. Déjà, les gens biens portants, les institutrices, les profs de maths, de français et d’histoire, ses camarades de classe, bref, tous ceux à qui il avait déjà raconté ses histoires s’étaient toujours moqué de lui quand il parlait des nuages, des horizons lointains et de ses idées hors du commun. Alors, pour une histoire de fée, un ivrogne rirait lui aussi, indéniablement.

« Vous ne me croyez pas, c’est ça ? » demanda Valentin, pincé.

 

L’homme parut un instant perdu dans ses pensées, mais il reprit bien vite la parole, d’une voix incroyablement claire, sérieuse et posée, malgré ses relents fruités d’alcools.

« Je suis bien forcé de te croire, puisque tu es là… Bon, écoute ! Normalement, tu ne devrais pas te trouver ici, tu n’es pas chez toi.

   Ça, je le sais bien, monsieur.

   Oui… Non ! C’est pas ce que je veux dire ! Euh… Comment t’annoncer la chose ? Je suis pas assez net pour tout t’expliquer ! Euh… Bon, je vais te le dire cash : tu n’es pas dans le monde des humains !

   Comment ? »

 

Valentin ne savait pas quoi penser. Mais l’énigmatique inconnu poursuivit.

« Ouais, je t’expliquerais le pourquoi du comment plus tard ; là j’ai pas vraiment la tête à ça. Le plus simple serait que tu entres là-dedans et que tu vois par toi-même, pour commencer. Et puis demain, quand tu auras dormi, je te dirai tout.

   Euh… Là-dedans ? demanda Valentin en montrant les portes de la bâtisse.

   Ouais. »

 

Tout en parlant, l’ivrogne – qui n’en avait plus tellement l’air – s’était levé, et fouillait dans les poches de l’homme endormi. Il en tira une petite bourse en cuir qui tinta entre ses doigts.

 

« Ce taudis fait aussi office d’hôtel pour tous les voyageurs égarés. Un peu comme toi, ou moi…

   Euh… Merci, dit Valentin en avançant vers les marches.

   Attend un peu ! Tu ne crois tout de même pas qu’ils te laisseront entrer comme ça ?

   Mais vous avez dit…

   Je sais. J’ai dit. Sauf que, à vue de nez, tu es mineur ! Si tu veux entrer, tu dois être accompagné. Alors je vais venir avec toi.

   Mais… j’ai cru comprendre que… »

 

Eclatant de rire, l’étranger posa sa main sur l’épaule de Valentin, appuyant légèrement sur le manche du baluchon du garçon.

 

« Oui, c’est vrai ! Je dois plus pointer ma trogne à l’intérieur ! Mais… y’a plus d’un tour dans ton sac !

   Dans mon sac ? répéta Valentin, incrédule.

   Je vais te montrer comment Octave l’aventurier surmonte les obstacles ! »

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