Coccinelle 2:4

Publié le par Sam

Dominic était tenancier du Relais d’Arganthia depuis si longtemps qu’il n’avait lui-même pas souvenance d’avoir fait autre chose avant. Ici, c’était sa vie, derrière son long comptoir ciré, entre son antique caisse enregistreuse et ses vielles bouteilles de tord-boyaux.

Arganthia avait beau être une assez petite ville, isolée, perdue au milieu de nulle part, Dominic avait toujours du monde chez lui, tous les soirs. Une faune d’hommes, de femmes, de fées, de sorcières, de créatures diverses qui aimaient à passer leur temps à boire une pinte ou deux ou à taper le carton sur les tables du fond. 

Tout le monde avait ses habitudes au Relais. Et Dom le tôlier, comme on l’appelait, connaissait bien les têtes, les rituels des consommateurs et leurs commandes les plus excentriques. De l’alcool de riz imbuvable de Mme Zouh au double sec d’Ernesto, jusqu’aux divagation tardives de Diego, la faune de son Relais était devenue pour lui comme une seconde famille.

 

Il connaissait chacun par cœur, et il aurait pu raconter la vie de tous ; mais il savait rester discret. Par exemple, cette vieille chouette de Mme Zouh qui vivait sur la colline, un peu en marge du village, n’avait avoué à personne que ses potions et enchantements n’étaient pas plus efficaces que ceux d’une apprentie sorcière. Sauf à ce bon vieux Dom, une nuit où il dût la ramener chez elle, et où elle lui avoua ne pas avoir suivi ses cours assez sérieusement lorsqu’elle était jeune.

Ernesto, quant à lui, ne se montrait jamais les nuits de pleine lune. Personne n’y avait jamais prêté la moindre attention, mais ce cher Dom avait bien quelques soupçons sur ces absences mensuelles, mais bien sûr il les gardait pour lui.

 

Et puis il y avait aussi cette jolie fée, jeune et souriante, qui faisait souvent escale ici. Elle assurait le courrier entre Beradasth et Erialë, et utilisait le Relais d’Arganthia pour récupérer avant de reprendre son envol. Les soirs où elle venait, elle prenait toujours une tisane et une chambre. Quelques fois, elle rejoignait ici une de ses amies. Mais ce soir, elle était arrivée plus tard que d’ordinaire, avec un chat dans les bras. Ça lui ressemblait bien de recueillir des animaux blessés ! Elle le laisserait ici, en convalescence, avant de lui retrouver son propriétaire, ou sinon un foyer de substitution.

 

C’était là ses habitués, et il faisait avec, pour le meilleur et pour le pire.

Le pire, justement, était incarné par Octave, cet aventurier à la manque, ce traîne-savate désargenté qui jouait les gentilshommes de fortune. Ce soir, encore, non content d’avoir éclusé plus d’alcool que de raison, il avait, sur un coup de tête, étalé d’un crochet du droit le pauvre Don Diego – qui, avouons-le, avait un défaut de prononciation pour le moins énervant.

Mais cette fois, Dom avait réglé le problème, et il espérait bien que ce soit une bonne fois pour toute. Après tout, que ce bourlingueur alcoolique aille écluser ailleurs ! Ce ne sont pas les troquets qui manquent dans ce monde !

 

Alors que Dominic agitait ses pensées en astiquant ses verres, un jeune garçon franchit le seuil. Dom ne l’avait jamais vu auparavant, mais après tout, il y avait plusieurs voyageurs qui sillonnaient le monde chaque jour. Le garçon tenait le bras d’une vieille dame drapée de vert, recourbée sur une canne semblable à une tringle à rideau brisée, le visage tourné vers le sol et enfoui sous un large pan de tissu. Elle aussi était inconnue de Dom.

Le garçon laissa la dame près de la porte, puis il s’avança, mal assuré.

« Bonsoir » dit-il timidement.

Dom posa le bock qu’il frottait machinalement. Il considéra Valentin avec le dédain de rigueur face aux nouveaux visages.

« Qu’est-ce que tu fais là, toi ? lâcha-t-il sur un ton plus sec qu’il ne l’aurait voulu.

   Je… je voudrais une chambre pour ma grand-mère et moi.

   Et vous venez d’où, comme ça ?

   On vient de… d’Erialë.

   A pied ?

   Oui, euh… »

 

Dom considéra la vieille dame. Elle était tellement emmitouflée et courbée sur son bâton qu’elle semblait sans âge. Comment avait-elle pu faire toute la route jusqu’ici ? Il toisa le garçon d’un air suspicieux ; quelques secondes après, le garçon entrepris une explication.

« Notre, euh, notre enchantement a pris fin, et… euh… Ma grand-mère est vieille, elle n’est plus aussi performante qu’avant, et avec sa fatigue, on ne pourra pas repartir avant qu’elle ait dormi, alors… Peut-on passer la nuit ici, monsieur ? »

 

Dominic se radoucit soudainement. Après tout, c’était juste un gamin qui voyageait avec sa grand-mère.

   La chambre pour deux coûte 30 écus. Petit déjeuner de 6h à 9h.

   Pas de problème. »

 

Le garçon sortit une bourse en cuir qui ressemblait étrangement à celle de Don Diego ; mais c’était sûrement une coïncidence. Il en sortit quelques pièces, estima les sommes frappées sur l’acier, puis déposa les 30 écus sur le comptoir. Dom les encaissa et lui tendit une clé. Mais le garçon ne bougeait pas.

« Autre chose ?

   Deux menthe à l’eau ? »

 

Dom servit les verres et regarda le jeune gars partir avec la vieille dame et s’installer au fond de la salle. Puis il retourna à ses affaires.

 

 

***

 

2-4 bourse

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