Coccinelle

Samedi 7 novembre 2009

Lorsqu’il rentra chez lui, ce vendredi soir-là, son père n’était pas là. Il lui laissa un petit mot, sur la table de la cuisine, griffonné sur un post-it.

Il avait du mal à se relire, les larmes naissant au bord de ses yeux troublaient sa vue. Mais il estima qu’il ne pouvait pas écrire mieux.

 

« Papa,

Cette vie ne me convient pas. Je pars. J’ai besoin de partir. Je ne rentrerai peut-être pas. Mais je penserai toujours à toi.

Adieu. »

 

Son cerf-volant n’avait pas bougé, au fil des années. Bien rangé dans un placard de sa chambre sans rideaux. Quelques araignées de passage avaient tissé dans son ossature de bois quelques toiles fragiles qui s’étaient couvertes de poussière, mais il était toujours là, tout aussi grand, tout aussi vert.

Lentement, Valentin le saisit dans ses mains. Les paroles de son père lui revenaient, distantes, lointaines, comme revenues d’un passé un peu composé… C’était dangereux de vouloir faire voler ce cerf-volant. Il risquait d’emporter Valentin et de le faire tomber tout en bas de la tour. Une sorte de « direct exceptionnel pour le rez-de-chaussée. » Mais qui ne marcherait qu’une fois, et seulement pour une personne…

Mais Valentin se dit qu’il allait risquer le coup. Après tout, qu’avait-il donc à y perdre ?

 

Le vent sur le toit était violent ce soir-là. Ses rafales froides et tranchantes venaient aiguiser leurs rasoirs sur le dur des os de Valentin. Au loin, tout là-bas, il voyait le soleil, rouge de fatigue, disparaître derrière l’horizon comme s’il tirait sur lui la couverture de la terre pour pouvoir mieux dormir.

Les nuages avaient tous enfilé leur pyjama violacé, et avançaient paresseusement dans le ciel, en attendant la venue des étoiles. D’ailleurs, quelques unes d’entre elles perçaient déjà la toile tendue des cieux, petites veilleuses allumées pour que les anges du paradis puissent faire de très jolis rêves…

 

C’est donc face à ce crépuscule d’un hiver qui touchait à sa fin que Valentin accrocha autour de sa taille la corde qui le reliait à Coccinelle.

Et alors qu’il assurait le nœud pour la troisième fois (« ça va marcher, ça va marcher, ça va marcher » se répétait-il ; « il faut que ça marche ! »), il sentit quelque chose de tout petit lui chatouiller les phalanges.

Intrigué, il porta sa main à son visage, et là, il vit une sorte d’insecte qui remontait en trottinant le long de son index. C’était une créature minuscule, toute ronde, avec une caboche à peine plus grosse qu’une tête d’épingle. Et sur son dos, elle portait une carapace d’un rouge flamboyant, avec deux microscopiques taches noires de part et d’autre.

 

Valentin sourit :

« Tu es une coccinelle, n’est-ce pas ? Alors c’est vrai, tu n’est pas verte ! Comment t’appelles-tu ? »

 

La petite coccinelle s’immobilisa sur le bout de l’ongle de Valentin. Puis elle se tourna vers lui, et il lui sembla qu’elle le regardait fixement. Il se sentit soudainement mal à l’aise, sans savoir pourquoi…

Et c’est alors que la bestiole ouvrit le capot arrière de sa carapace tachetée pour en sortir deux fines ailes transparentes, légères et fragiles. Elle les agita tellement vite qu’un bourdonnement commença à se faire entendre, couvrant presque le raffut du vent. Et puis elle s’envola, tournant dans l’air en tous sens, vrombissant autour de la tête de Valentin.

Jusqu’à ce qu’elle se pose sur le cerf-volant qui attendait patiemment son moment, posé sur le sol. Là, elle se tourna encore vers le garçon, et ne bougea plus.

 

« Hum. Evidemment. Une coccinelle, ça ne parle pas. Je ne pense même pas que tu comprennes ce que je te dis. Mais bon. Pour ce que je vais faire, je vais sûrement avoir besoin d’aide. Je n’ai jamais volé, moi. Et j’avoue que j’ai un peu peur… Tu veux bien me montrer comment il faut faire ? Comment je dois me lancer ? »

 

La coccinelle resta figé sur le tissu vert de l’engin qui s’appelait comme elle. Elle se frottait les pattes, de temps en temps, comme l’aurait fait une mouche, mais à priori, elle ne comprenait effectivement rien à tout ce que Valentin racontait. Alors le garçon, un peu déçu, un peu honteux aussi (parler à un insecte c’était déjà limite, mais attendre une réponse ça relevait presque de la folie furieuse – ou de la niaiserie, au choix) retourna s’affairer à ses cordages.

 

Lorsqu’il eut terminé, il reprit en mains son cerf-volant. La petite bête rubiconde était toujours en place. Il la poussa doucement, avec son petit doigt, mais elle ne s’envola pas.

Alors, il se dit que, tant pis pour elle, le vent allait bien finir par la déloger, et il jeta le tout au dessus de sa tête, par-dessus le garde-corps, de toutes ses forces, vers l’horizon, le plus haut possible.

 

Une rafale emporta aussitôt le cerf-volant.

Et, tel Peter Pan, Valentin s’élança dans les airs à la suite de Coccinelle, sa fée Clochette à lui…

 

 

***

Par Sam
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Vendredi 30 octobre 2009

Le temps passait, inlassable, collectionnant les printemps comme on enfile des perles sur le fil d’une vie, et Valentin eut seize ans. Durant toutes ces années, il n’oublia jamais son rêve, celui de pouvoir un jour décoller d’ici, d’aller faire un tour au-delà de la tour.

 

En ce qui concerne sa scolarité, elle ne s’était pas améliorée ; du moins n’avait-elle pas empiré. Et il finit par se lasser même de la géographie, à partir du moment où l’on n’abordait plus en cours que l’aspect économique et socio-politique des différentes régions et pays. Tout simplement, ça le barbait. Où était passé le songe, d’ailleurs ? Il avait l’impression qu’il n’apprendrait plus rien en restant ici. Mais il ne pouvait se décider à partir. D’une part parce qu’il ne voulait pas abandonner son père, et d’autre part parce que… il y avait Lina.

La petite peste blonde de la cour de récré, en accumulant elle aussi les solstices et les équinoxes, était devenue une séduisante jeune fille, dont le charme mutin n’avait pas échappé à Valentin. D’un autre côté, il n’avait pas échappé à grand monde.

 

Lina amassait ses soupirants comme on cueille des galets sur une plage : elle se penchait juste pour en ramasser un, le trouvait très beau, le gardait avec elle et puis, quelques pas plus loin, en trouvait un autre différent qui lui semblait mieux. Si elle avait été adulte, on aurait dit d’elle que c’était une croqueuse d’hommes. Mais comme elle n’avait que seize ans à ce moment de l’histoire, on lui pardonnait. C’était de son âge.

Elle continuait à égrener ses petits flirts comme on effeuille des marguerites, mais elle restait proche de Valentin (son « petit copain de maternelle » disait-elle). Elle aimait toujours autant ses idées saugrenues et ses contes à dormir debout. Quelque part, elle admirait son imagination. Et on peut dire que ça la soulageait de pouvoir parler avec un garçon qui ne pensait pas qu’à ses fesses !

Car Valentin, lui, ne pensait qu’à ses yeux. Il aurait voulu dire que leur bleu électrique avait mis son cœur sous tension, avait foudroyé sa conscience, avait mis feu à ses sentiments… Mais il n’osait pas l’avouer. Il se croyait atteint d’un mal millénaire et universel : l’amour.

 

Timide comme pas deux, il décida d’écrire une lettre enflammé à la petite blonde. Un jeudi, le 13 février, très exactement, il la glissa en douce dans son sac, au début de la pause du matin. Puis il attendit dans la cour de récréation, seul sur un banc, qu’elle découvre l’enveloppe, l’ouvre et lise son contenu…

A midi, elle alla le trouver. Et ils parlèrent.

 

Au terme de leur échange, il apparut à Valentin qu’il était également atteint d’un autre mal, nettement moins connu car moins répandu : le syndrome du meilleur ami…

Pour Lina, il ne deviendrait jamais rien de plus.

 

Valentin n’avait jamais aimé le 14 février. Et celui-ci tout particulièrement, après son échec sentimental…

Déjà, c’était difficile d’être célibataire le jour de la St Valentin, surtout quand on s’appelle soi-même Valentin et que, comme par hasard, tout le monde semble le savoir. Il suffit de voir la ribambelle de sourires qui l’ont accompagné depuis son appartement jusqu’à son école, et les tonitruants « Bonne fête ! » qui ont résonné à ses oreilles… Il lui semblait que tout le monde se moquait ouvertement de lui, ce qui pourtant n’était pas vrai.

Mais tout de même, c’était loin d’être faux.

 

Ce jour-là, alors qu’il était déjà triste et qu’il traînait avec lui son cœur brisé, il se fit casser la gueule par Kévin, le chef de l’équipe de foot du collège, et accessoirement, l’actuel petit copain de Lina. Il ne l’avait pas vu venir.

Durant la pause de l’après-midi, alors qu’il était assis sur un banc, tête baissée, seul dans ses pensées, il sentit la lumière décliner devant lui. Et sans qu’il ait eu le temps de s’en rendre compte, il s’était retrouvé suspendu  par le col au bout du bras de cette armoire à glace (le terme convient bien, car qui d’autre qu’un miroir peut réfléchir sans penser ?).

 

« C’est toi qui embête ma copine ? »

Je ne l’embête pas. C’est ça qu’il aurait voulu répondre. Mais il n’en eut pas le temps. Déjà, le poing anguleux de l’énorme paluche droite de Kévin avait plongé dans son estomac. Valentin eut le souffle coupé.

Kévin le relâcha. Et puis, pour donner bonne mesure, il lui asséna un joli crochet dans l’œil gauche, suivi d’une belle claque sur la joue opposée. Et pour le coup, Valentin s’en retrouvait sonné.

« Tu vois des étoiles ? Ça doit pas trop te changer ! Je te le dis gentiment pour cette fois : laisse Lina tranquille. Elle aime pas les merdeux dans ton genre. Et puis, t’es trop bizarre pour qui que ce soit. Rêver, ça intéresse personne ! »

Valentin ne répondit rien, trop occupé à compter les bouquets d’étincelles qui apparaissaient devant ses yeux. Ou du moins, devant celui qu’il parvenait à ouvrir.

« Ah, et au fait ! Fais pas la bêtise de raconter à qui que ce soit ce qui s’est passé… Ce serait dommage que je te pète aussi un bras. Tu m’as compris ?

Sur ce, il repartit courir derrière son ballon rond,  laissant Valentin essuyer le sang qui perlait à la commissure de ses lèvres.

 

Quand l’infirmière de l’école lui demanda ce qui lui était arrivé, il affirma qu’il avait glissé dans l’escalier.

« Quelle idée de ne pas prendre les ascenseurs ! Mon garçon, tu es trop dans les nuages ! »

C’en était trop. Valentin en avait marre. Marre de tout. Son seul désir, en ce fameux 14 février, c’était de tout quitter. De tout abandonner.

 

… et c’est alors qu’il se souvint de Coccinelle.

 

 

***


 



Par Sam
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Samedi 24 octobre 2009

Néanmoins, Valentin suivait le cours des études, tant bien que mal, en gardant toujours la tête quelque part sur la face cachée de la lune. Et le temps passant, il finit par s’adapter à l’école, à faire semblant d’écouter, à se forcer à jouer aussi avec les garçons, et même à apprécier Lina de plus en plus.

Mais en grandissant, il se lassa du toboggan. Son père lui avait alors fait découvrir un autre jeu, qui lui plaisait beaucoup. Le vendredi soir, après les cours, comme il avait tout son temps pour faire ses devoirs et ses nombreuses punitions (cent fois « je dois écouter en classe » et autres « la leçon se passe dans la salle et pas par la fenêtre »), il accompagnait son père sur le toit. Il savait que c’était très dangereux, et il faisait bien attention à s’accrocher aux rampes de sécurité, placée là principalement pour le personnel d’entretient.

 

Son père lui avait bien recommandé de ne pas s’approcher trop au bord de l’immeuble, car même si les gardes-corps étaient trop haut pour sa petite taille, on était jamais à l’abri d’une mauvaise surprise… Du coup, Valentin ne pouvait pas voir comme les gens étaient minuscules vu d’en haut. Mais il pouvait voir autre chose.

Aussi loin que portait son regard, il y avait l’horizon. Une ligne bien droite et bien nette qui séparait la terre de l’infini des cieux. Comme il voulait voir ce qui pouvait se trouver au-delà ! Mais ce ne serait pas aujourd’hui. Pas non plus cette année. Et sûrement pas l’année prochaine. Un jour, son père lui avait promis qu’ils partiraient en vacances, mais de toute évidence, il ne gagnait pas assez pour pouvoir payer un quelconque voyage…

 

Sur le toit, le vent soufflait si fort que Valentin avait l’impression qu’il suffirait d’un rien pour décoller, pour enfin s’envoler. Et puis l’horizon le faisait rêver… Il sentait qu’il allait aimer cet endroit !

 

C’est alors que son père lui offrit son premier cerf-volant. Au début, il ne voyait pas trop l’intérêt de lancer en l’air ce bout de tissu en gardant en main la ficelle, mais il se prit très vite au jeu. Il essayait de faire monter l’engin suffisamment haut pour qu’il disparaisse dans les nuages. Puis il tenta de le diriger le plus loin possible devant lui, pour voir si à quelle distance se trouvait l’horizon…

Si seulement le cerf-volant pouvait l’emporter au loin, le faire quitter le toit, l’emmener faire un tour vers ailleurs, par-delà les nuées !

Mais généralement, le fil rompait sous la force des bourrasques et c’est tout seul que le cerf-volant prenait le large… Et c’était le temps de redescendre.

 

Comme à chaque fois qu’il montait, il perdait un cerf-volant, son père lui avait appris comment en construire un. Du coup, ça ne manqua pas, Valentin eut une idée…

Il s’était construit un immense cerf-volant vert, avec les rideaux et les tringles de sa chambre et avec quelques bouts de ficelle. Il l’avait baptisé « Coccinelle. » Comme ça, sans trop savoir pourquoi. Parce qu’en fin de compte, des trucs qui volent, il en connaissait des tas ! Le pigeon, le faucon, l’ULM, la libellule, l’avion, le deltaplane, l’abeille, le moustique, le condor… il y en existe tellement ! Mais voilà, c’est « Coccinelle » qui lui est venu en premier. Et c’est comme ça. Il n’était pas du genre à revenir sur sa décision. Quoi qu’en dise son père.

 

« Mais, Valentin, une coccinelle, ce n’est pas vert !

—    Ah non ? Et c’est de quelle couleur alors ?

—    Eh bien c’est rouge, avec des taches noires sur le dos.

—    Peut-être, mais on n’a pas de rideaux rouges à la maison ! »

C’était clair, net et catégorique. Et là-dessus, son père n’avait pas grand-chose à redire. Encore qu’il aurait bien pu lui faire un sermon sur le fait qu’il ait saccagé deux rideaux flambants neuf pour mettre au point sa petite invention… Mais non, il aimait l’esprit rêveur de son fils, sa créativité, sa débrouillardise avec les moyens du bord. Ça l’attendrissait presque. Et de toute manière, Valentin ne fermait jamais ses rideaux, même pour dormir.

 

Cependant, le cher papa n’avait pas envisagé qu’un tel cerf-volant avait été construit dans l’unique but d’être mis à l’épreuve… Et donc, sa colère ne tarda pas à se manifester, quelques temps plus tard, lorsque Valentin voulut étrenner son nouveau jouet :

« Tu veux l’essayer ?! Sur le toit ? Non mais, tu ne te rends pas compte ! C’est aussi stupide que dangereux ! Tu risques d’être tiré par le vent jusqu’à ce que tu t’écrases tout en bas ! »

 

Valentin se doutait bien que sa Coccinelle n’aurait pas eu l’accueil qu’il lui avait espéré. Il n’osait pas avouer que son seul désir était de s’envoler, et il faut bien avouer que, même si dans son esprit il comptait juste faire un petit tour en l’air avant de revenir sur le toit, la réaction de son père lui faisait un peu peur.

C’est vrai quoi, il avait peut-être raison…

Ce n’était peut-être pas une bonne idée…

Ça pouvait être risqué, si le tissu ne supportait pas son poids à lui, alors ce serait la chute. Il verrait la ville toute petite, mais pas pour longtemps…

Pour la première fois, il reconsidéra son idée et n’en était pas du tout convaincu. Il manquait quelque chose. Il n’était pas certain que ça marche.

 

Alors Valentin avait rangé précieusement sa Coccinelle, dans un coin de sa chambre sans rideaux, après avoir promis à son père de ne jamais la ressortir, et il décida de laisser cette idée de côté.

« De toute façon, se disait-il, je ne sais pas conduire, pas même un cerf-volant ! »

 

 

***


Par Sam
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Vendredi 16 octobre 2009

     Valentin habitait donc avec son père au 465e étage de la tour de Babylone.

 

     Quand il était petit, il aimait aller au jardin d’enfants du 460e. C’était un endroit magique pour lui, on pouvait y vivre toutes sortes d’aventures, on y rencontrait d’autres enfants (mais ils n’étaient pas tous très gentils), et il y avait ce toboggan si grand, si long, que chaque fois qu’il glissait dessus, il avait l’impression de s’envoler…

     Il fermait les yeux pendant la descente, et la sensation de l’air soufflant dans ses oreilles le rendait heureux. Il imaginait des nuages l’envelopper, il rêvait le sol loin de ses pieds et les autres enfants si petits, si petits tout en bas. Et quand il atterrissait, les fesses dans l’herbe synthétique, il s’empressait de remonter pour redescendre aussitôt.

     Oui, il aimait ce toboggan. 

 

     Son père travaillait dur pour payer le loyer de l’appartement (non, ils n’étaient pas propriétaires) et pour nourrir le petit dévaleur de pente douce. Mais surtout, et c’était le plus difficile, il s’efforçait d’être présent pour son fils, malgré ses horaires de travail. Il s’occupait de la maintenance des ascenseurs, et devait parfois trimer de nuit pour gagner un peu plus.

Parfois, sur les coups de minuit, alors qu’il se trouvait perché sur la machinerie, il ne pouvait s’empêcher de penser à ce soir de novembre, à sa défunte épouse, et il imaginait comment tout aurait pu se passer si cet ascenseur n’avait pas été plein à craquer, ou s’il y avait plus de trajets programmés pour les nuits…

 

     Valentin, comme son père, était un rêveur. Du matin au soir, il échafaudait à sa façon, et à travers ses yeux d’enfant, des réalités intermédiaires sur les images du monde qui l’entourait. En d’autre termes, il était en permanence dans les nuages (d’ailleurs, il les imaginait très souvent autour de lui). Il réfléchissait constamment à plein de choses sans grand intérêt, s’inventait des problèmes absurdes pour pouvoir les résoudre de la manière la plus improbable et la moins réaliste possible.

 

     Comment mettre un peu de lune en bouteille ?

     Eh bien ! Il suffit de placer un flacon juste en-dessous d’elle, puis d’attendre qu’elle soit bien pleine pour qu’elle déborde !

 

     Pourtant, il savait être parfois très rationnel dans sa naïveté : par exemple, il se disait bien souvent qu’on pouvait remplacer tous les escaliers par des toboggans… Et il faut bien reconnaître que si cette idée avait été appliquée plus tôt, il aurait pu connaître sa mère.

 

     Mais à force de rêvasser, on en oublie l’essentiel, comme disent les adultes. Il va sans dire que Valentin n’était pas le genre d’enfant à aimer l’école. Et pour cause : là-bas, il devait retenir des choses aussi barbantes que dénuées d’intérêt. Que lui importait de savoir par cœur que trois multiplié par sept font vingt-et-un, que les citoyens en colère se sont tous rebellés en 1789, ou encore que l’auxiliaire « avoir » s’accorde avec le C.O.D. si celui-ci est placé après le sujet mais avant le verbe ? De quoi devenir dingue !

En cours, il s’ennuyait comme un rat mort.

 

     Et pour couronner le tout, pendant les récréations, il devait fréquenter les autres enfants. Naturellement, il avait bien essayé de s’intégrer dans les jeux des garçons ; mais après avoir réceptionné plusieurs fois des ballons hargneux avec le nez (« mais c’est normal, c’est le jeu ! » avait dit Kévin, le chef d’équipe), il préféra laisser les buts prendre l’air, et aller voir ailleurs.

 

     Et ailleurs, ce n’était pas si loin que ça : les filles de son âge ont assez vite apprécié ses histoires à dormir debout et ses casses-têtes sans réponse. A croire que l’imaginaire, chez les enfants (et parfois même chez les jeunes gens) s’exprime mieux au sein de la gent féminine… En tout cas, même s’il ne comprenait pas trop pourquoi tous les garçons de l’école se moquaient de lui, il se sentait bien au milieu des filles. Parce que elles, se disait-il, au moins, elles ne sont ni violentes, ni mauvaises joueuses.

 

     Par contre, elles pouvaient être peste. Et ça, ça l’ennuyait aussi. Il y en avait une, surtout, une petite blonde aux yeux électriques, branchée sur 220V. Elle s’appelait Lina. Avec elle, c’était un jour tout blanc, un jour tout noir. Super camarade de jeux, dynamique et bourrée d’idées, mais des fois, allez savoir pour quoi, elle snobait Valentin, se moquait de lui et de ses histoires, lui chipait son fan-club… Si bien que souvent, il se retrouvait tout seul pour jouer, dans un coin de la cour, avec son imagination pour réchauffer sa solitude.

Oh non, Valentin n’aimait pas trop l’école.

 

     Pourtant, en classe, il y avait une matière qu’il aimait. La géographie. Il dévorait les photographies représentatives des pays, il se projetait dans les climats et, surtout, il survolait souvent des yeux le « planisphère général des terres émergées ». Il rêvait des contrées lointaines, des forêts, des plaines, des montagnes. Dans sa tête, il peuplait tout ça avec des animaux étranges croisés ici et là, au détour des pages. Il pouvait rester des heures entières, plongé dans son livre… mais par conséquent, il ne suivait pas vraiment le cour : lorsque la maîtresse l’interrogeait, il se réveillait dans un territoire trop bien connu, la salle de classe, et il ne savait plus trop pourquoi il était là, ni depuis combien de temps, et encore moins ce qu’on venait de lui demander.

     Et comme on peut s’en douter, sa moyenne générale n’était pas très élevée.

 

 

***


Par Sam
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Samedi 21 février 2009

     L’histoire de Valentin, dans la poussière de fraction de pico-seconde universelle de ce monde, a commencé ainsi : son premier jour fut une nuit.

 

      Il y avait de cela une quinzaine d’années, par un soir pluvieux de novembre, celle qui devint sa mère ressentit une série de contractions qui lui firent penser qu’il était temps d’accoucher. Les futurs parents s’étaient alors précipités sur l’ascenseur de 22h43, pour se rendre dans les plus brefs délais au plus proche hôpital, à savoir celui du 223e étage.

Mais celui-ci avait du retard, comme c’est souvent le cas avec les trajets de nuit et, comble de malchance pour le jeune couple, il était bondé lorsqu’il arriva pour embarquement. Toute une équipe d’entretient qui descendait au niveau 387. Deux chariots garnis de produits divers et bariolés, huit balais, sept seaux, neuf serpillières, dix paires de gants en plastique et les gens en tenue qui vont avec. A peine une place pour le papa en devenir (et pourtant, c’est vrai qu’il était assez maigre), alors difficile d’imaginer une femme enceinte prendre place dans la cabine. Et, comme toujours dans les fins de service, le prochain départ était annoncé à minuit pile.

 

      La seule solution, à part bien sûr attendre de perdre les eaux devant les portes métalliques de la machine en espérant qu’elles daignent s’ouvrir sur un « direct exceptionnel pour le 223e », était de tenter une descente par les escaliers.

 

       Le problème est simple : ils avaient deux cent quarante deux étages à parcourir, sachant que chaque niveau mesure facilement cinq mètres du sol au plafond et que la hauteur standard d’une contremarche est de dix-sept centimètres, combien de marches devaient-ils descendre ?

       La réponse est : sept mille cents dix-sept. Et des poussières. L’architecture n’est pas une science exacte, en terme d’escaliers.

 

       Deux heures, six minutes et quinze secondes plus tard, alors que l’ascenseur de minuit pile refermait ses portes dans le hall du 223e, ils arrivèrent devant le portail automatisé de la maternité, hagards, exténués, à bout de forces. Ils furent aussitôt pris en charge par des infirmières.

       Elles leur devaient bien ça.

 

       A la réflexion, le petit Valentin aurait bien pu naître sur le chemin, entre deux marches d’escalier, sur un palier ou, pourquoi pas, à l’entrée de l’hôpital. Cependant il n’en fut rien ; c’est à croire qu’il s’accrochait à quelque chose, qu’il n’avait pas vraiment envie de voir à quoi ressemblait ce monde qui allait devenir le sien…

Mais peut-être qu’il n’en avait même pas conscience, au fond.

A 1h01, alors que la pluie battait encore contre les carreaux de la maternité, Valentin vit pour la première fois la lumière : une blancheur puissante et douloureuse qui provenait des néons. Il avait ouvert de grands yeux, sans émettre le moindre son. Puis il avait regardé tout autour de lui avant de se mettre à brailler. Un peu comme s’il avait commencé par juger son environnement avant de l’accepter.

 

A 1h03, sa mère s’était éteinte. Sans doute l’effort de la descente suivi de celui de l’accouchement avait eu raison d’elle.

 

Son père s’était endormi dans la salle d’attente. Un sommeil lourd et proche du coma qui se prolongea sur près de vingt-quatre heures. Il n’apprit le décès de sa femme qu’au réveil. Mais la nature est ainsi faite, partout dans l’univers : quand une âme s’en retourne aux étoiles, une autre voit le jour sur l’une d’entre elles. Une sorte d’équilibre, qui fait que les mondes perdurent, que les êtres puissent toujours rêver.

 

 

***


Par Sam
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Samedi 14 février 2009

Chapitre Premier

 

 

 

Sur une petite planète bleue perdue au fond de l’univers, troisième galaxie à gauche puis tout droit vers l’infini, un peu avant de se brûler les ailes sur un amas stellaire, il était une fois…

 

        …il était une fois des mammifères bipèdes qui se disaient doués de raison. Ils vivaient en harmonie de poudre, de canons, de poisons, de cordes, de poignards et de clés anglaises avec toutes les autres espèces vivantes qui partageaient avec eux cette boule de terre et d’eau. Pendant des millions d’années – qui sont comparable, à l’échelle de l’absolu, à quelques poussières de microsecondes – ils ont utilisé leur intelligence pour que leur vie soit meilleure, inventant systématiquement une solution à tout nouveau problème qui se présentait à eux, et perfectionnant toujours ces mêmes solutions au fil du temps, dans le doute qu’avec l’âge elles ne soient plus très efficaces. Et comme il valait mieux s’y mettre à plusieurs pour trouver encore plus d’idées, ils n’eurent de cesse de se regrouper pour créer plus.

 

       C’est ainsi que fut bâtie la plus grande ville de la planète, Babylone.

La cité était déjà assez vaste, en terme d’étendue. Elle consistait surtout en une accumulation concentrique de bâtiments historiques, de petits immeuble de trois à cinq étages bien rangés le long d’avenues circulaires. Et au cœur de cette cité était une place ronde. Et au centre de cette place se dressait un immeuble tellement haut que, les jours de pluie, ses cheminées allaient chatouiller les nuages. Il y avait tellement d’étages que personne n’osait jamais utiliser les escaliers. Et pour cause, le jour de l’inauguration, quand l’architecte entreprit de gravir la tour, avec le maire de la ville et tous ses adjoints, on ne les revit jamais vivant.

Ici, il n’y avait pas besoin de quitter l’immeuble pour vivre : les entreprises, les services publics et toutes les installations étaient prévues : des parcs aux restaurants en passant par les écoles et les hôpitaux, tout était disséminé sur les nombreux niveaux du bâtiment. Ce qui fait que les habitants respiraient rarement l’air frais de l’extérieur. Mais tout le monde semblait s’en être accommodé.

 

Dans cet immeuble on avait construit dix ascenseurs. Ce qui était déjà bien, mais pas suffisant. Tous les matins, tous les soirs, il fallait attendre que la machine arrive au bon étage pour pouvoir partir travailler ou alors renter chez soi. Comme dans les gares, on mettait à disposition des dépliants avec les horaires des départs en fonction des étages. Comme dans le métro, des panneaux indiquaient à chaque palier le temps d’attente avant l’arrivée du prochain ascenseur.

De même, ceux qui vivaient au dernier étage devaient compter au moins vingt minutes de transport vertical (et encore, quand la cabine ne marquait aucun arrêt) pour regagner leurs pénates. Ce qui pouvait parfois poser problème aux heures de pointe.

 

Et c’est ici, dans un appartement situé au 465e étage, soit à seulement cinq niveaux du toit, que vivait Valentin.

 

 

***



Par Sam
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Dimanche 8 février 2009
Par Sam
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Mardi 3 février 2009


Un peu plus pour les fans : Coccinelle est en bonne voie ! Dès que j'aurais surpassé un petit problème de dialogue, les publications reprendront !

Cependant, pour des raisons pratiques, la suite sera publiée ici même, sur Dailypost, et plus sur Facebook !
Ce qui signifie : une nouvelle catégorie !!

Pour faire patienter un peu, voici le pitch de l'histoire (pour ceux qui ne la connaissent pas encore...)

"

Tout a commencé avec une coccinelle, petite, toute simple, mais avec une aile froissée. Tout a commencé avec un cerf-volant emporté par un coup de vent. Tout a commencé avec une fée toute cabossée.

Valentin a toujours rêvé de pouvoir voler pour rejoindre l’horizon ; Valentine, elle, est contrainte à vivre les pieds sur terre…

Un conte pour les grands enfants qui rêvent d’ailleurs sans voir qu’ailleurs, c’est pas si loin d’ici qu’on ne l’imagine…
                                    "




... à très vite pour la suite !

Par Sam
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